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7 manières dont les expériences traumatiques de l'enfance changent le cerveau d'un enfant

donna jackson nakazawa

Si vous vous êtes déjà demandé pourquoi vous avez dû lutter un peu trop et pour un peu trop longtemps avec des problèmes chroniques de santé émotionnelle et physique qui ne veulent tout simplement pas diminuer ou disparaitre, ou pourquoi vous avez le sentiment de nagez à contre-sens dans un courant invisible qui ne cesse jamais, un nouveau champ de recherche scientifique peut offrir de l’espoir, des réponses et des voies de guérison.

En 1995, les médecins Vincent Felitti et Robert Anda ont entrepris une étude épidémiologique de grande ampleur qui analyse les histoires d’enfance et d’adolescence de 17.000 personnes, comparant leurs expériences durant l’enfance à les historiques de santé durant leurs vies d’adulte. Les résultats furent choquants : Presque deux tiers des individus ont vécu une ou plusieurs expériences traumatiques durant l’enfance (ACE - Adverse childhood experiences) - un terme que Felitti et Anda ont inventé pour englober les phénomènes chroniques, imprévisibles et générateur de stress auxquels beaucoup d’enfants doivent faire face.

Ceux-ci incluent:

  • le fait de grandir avec un parent dépressif ou alcoolique
  • perdre un parent suite a décès, divorce ou autre cause
  • subir des humiliations chroniques, des négligences émotionnelles ou affectives,
  • subir des abus physiques ou sexuels.

Ces formes de traumatismes émotionnels vont au-delà des défis quotidiens typiques de la croissance. (Pour des récits de personnes qui ont fait face à des expériences traumatiques de l’enfance, voyez ces vidéos (en anglais) à propos de Laura et John, deux patients décrits dans mon dernier livre, « Enfance perturbée : Comment votre biographie devient votre Biologie, et comment vous pouvez guérir »

Le nombre d’expériences traumatiques de l’enfance qu’un individu a connu prédit la quantité de soins médicaux dont il va avoir besoin comme adultes avec un précision surprenante. 

  • Des individus qui ont dû faire face à 4 catégories de ACE ou plus sont deux fois plus susceptibles d’être diagnostiqués avec un cancer que des individus qui n’ont pas été confrontés à des expériences traumatiques durant l’enfance. De même les risques de tentatives de suicide sont 12 fois plus élevés 
  • Pour chaque ACE qu’a une femme, son risque d’être hospitalisée suite à une maladie auto-immune s’accroit de 20 pour cent. 
  • Quelqu’un avec un score ACE de quatre à 460 % de probabilité supplémentaire de souffrir de dépression que quelqu’un avec score ACE de zéro. 
  • Un score ACE égal ou supérieur à 6 raccourci la durée de vie d’un individu de presque 20 ans. 

Vous pouvez répondre au questionnaire ACE pour en savoir plus sur votre propre score. 

L’étude ACE nous montre que l’expérience de stress toxique, chronique et imprévisibles de l’enfance prédispose à une constellation de maladies chroniques à l’âge adulte. Mais pourquoi ? Aujourd’hui, dans divers laboratoires à travers le pays, des neurologues se penchent sur les connexions cerveau-corps autrefois impénétrables et décomposent, au niveau biochimique, exactement comment le stress auquel nous faisions face lorsque nous étions enfant nous rattrape lorsque nous sommes adultes, altérant notre corps, nos cellules et même notre ADN. Ce qu’ils ont découvert pourrait vous surprendre. 

Certaines de ces découvertes scientifiques peuvent être difficiles à accepter. Elles nous obligent à avoir un nouveau regard sur la façon dont les douleurs émotionnelles et physiques sont étroitement liées. (Pour plus d’information sur les raisons pour lesquels j’ai écrit à propos de comment les ACEs peuvent changer la manière de voir la maladie et comment nous pratiquons la médecine, voyez cette vidéo en anglais

Dans cet article, nous allons parler des études scientifiques sur les expériences traumatiques de l’enfance et comment elles nous changent. 

Dans un deuxième article, nous allons parler de tous les moyens scientifiques par lesquels il est possible de renverser ces changements, et de revenir à celui ou celle que nous espérons être. Restez donc rester en ligne pour les bonnes nouvelles.

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1. Décalage épigénétique

Lorsque nous sommes exposés encore et encore à des situations génératrices de stress durant l’enfance et l’adolescence, notre système de réponse physiologique au stress se mets en sur-régime, et nous perdons notre capacité à répondre de manière appropriée et efficace aux situations futures de stress - 10 ans, 20 ans et même plus de 30 ans et plus tard. Ceci se passe à cause d’un processus connu sous le nom de méthylation des gènes, dans lequel de petits marqueurs chimiques, ou groupes méthyl, adhèrent aux gènes impliqués dans la régulation de notre réponse au stress, et empêche ces gènes de faire correctement leur travail. Comme la fonction de ces gènes est altérée, le mode de réponse au stress reste au niveau maximum pour la vie, favorisant inflammations et maladies. 

En effet, des chercheurs de Yale ont trouvé récemment que des enfants qui ont dû faire face à des stress chroniques et toxiques montrent des changements « à travers l’ensemble du génome », dans des gènes qui non seulement supervisent les réponses au stress, mais aussi dans des gènes impliqués dans une vaste gamme de maladies d’adultes. Ces nouvelles recherches - sur les traumatismes émotionnels précoces, les changements épigénétiques, et les maladies physiques chez les adultes - brisent les barrières établies de longue date entre ce que la communauté médicale a depuis longtemps considéré comme maladies « physique » et ce qui est « mental » ou « émotionnel ». 

2. Taille et forme du cerveau 

Les scientifiques ont trouvé que lorsque le cerveau en développement est stressé de manière chronique, il libère une hormone qui en réalité réduit la taille de l’hippocampe, une zone du cerveau responsable du traitement des émotions, de la mémoire et de la gestion du stress. Des études récentes par images par résonance magnétique (IRM) suggèrent que plus le score ACE d’un individu est élevé, moins il ou elle aura de matière grise dans des zones clés du cerveau, incluant le cortex préfrontal, une zone liée à la prise de décision et aux capacités d’autorégulation, et l’amygdale, ou centre de traitement des peurs. Les enfants dont les cerveaux ont été modifiés par des expériences traumatiques de l’enfance sont plus susceptibles de devenir des adultes qui vont se trouver en situation de réactions excessives, même face à des stress mineurs.

3. Élagage Neural 

Les enfants ont une surabondance de neurones et de connections synaptiques ; leurs cerveaux effectuent un travail ardu pour donner du sens au monde qui les entoure. Jusque récemment les scientifiques pensaient que l’élagage des neurones et des connections se faisaient seulement sur base de « utilises les ou perds-les », mais de manière surprenante un nouveau concept est apparu dans le domaine du développement du cerveau. Les cellules du cerveau autres que les neurones, qui forment la microglie, représentent un dixième de toutes les cellules cérébrales et qui font en réalité partie du système immunitaire - participent à ce processus d’élagage. Ces cellules élaguent les synapses comme un jardinier élague une haie. Elles ingurgitent et digèrent aussi des cellules entières et des débris cellulaires, jouant ainsi un rôle essentiel en faisant le ménage dans le cerveau.

Mais quand un enfant fait face au stress chronique et imprévisible d’une expérience infantile adverse, « les cellules gliales peuvent devenir vraiment sur-activées et produire des substances neurochimiques qui mènent à une inflammation neuronale », dit le docteur Margaret McCarthy, dont l’équipe de recherche à l’université du Maryland Medical Center étudie les développements du cerveau. « Cet état d’inflammation neuronal chronique "en dessous de la ligne du radar" peut mener à des changements qui ré-initialisent la tonalité du cerveau pour le reste de la vie. » 

Cela signifie que les enfants qui arrivent à l’adolescence avec une histoire d’expériences traumatiques de l’enfance et qui n’ont pas la présence cohérente d’un adulte aimant et de confiance pour les aider à passer au travers de ces expériences, peuvent devenir plus susceptibles de développer des troubles de l’humeur et avoir de faibles capacités de fonctionnement et de prise de décision. 

4. Télomères 

Des traumatismes précoces peuvent faire paraître des enfants comme plus « plus vieux » émotionnellement que leurs semblables. Aujourd’hui, des scientifiques à la Duke University, l’University of California, San Francisco, et Brown University ont découvert que des expériences traumatiques de l’enfance peuvent vieillir prématurément des enfants aussi à un niveau cellulaire. Les adultes qui ont dû faire face à des traumatismes précoces montrent une plus grande érosion dans ce qui est appelé les télomères – les capuchons de protection qui se situent à l’extrémité des brins de l’ADN, comme les embouts d’un lacet de chaussure - pour garder le génome intact et en bonne santé. Lorsque les télomères s’érodent, nous avons plus tendance à développer des maladies, et nos cellules vieillissent plus rapidement. 

5. Réseau en mode défaut 

À l’intérieur de chacun de nos cerveaux, un réseau de circuits neuronaux, connus comme le « réseau en mode par défaut », ronronne tranquillement, comme une voiture au ralenti dans une allée. Il réunit les zones du cerveau associées à la mémoire et l’intégration des idées, et il est toujours en attente, prêt à nous aider à réaliser ce que nous devons faire "juste après“. « La connectivité dense dans ces zones du cerveau nous aide à déterminer ce qui est pertinent ou non pertinent, de sorte que nous puissions être prêts pour tout ce que l’environnement va nous demander », explique le docteur Ruth Lanius, neuro scientifique, professeur de psychiatrie et directrice du centre de recherche sur les états de stress post traumatique (ESPT) à l’université d’Ontario. 

Mais quand un enfant est face à une expérience infantile adverse et est régulièrement contraint à une situation de « combattre ou s’enfuir », le réseau en mode par défaut se déconnecte progressivement, il ne peut plus aider à prendre conscience de ce qui est pertinent ou à prendre conscience des actions qu’il y a lieu de prendre dans l’immédiat. Suivant Lanius, les enfants qui ont dû faire face à des traumatismes précoces ont moins de connectivité dans le réseau en mode par défaut – même des décennies après la survenance du traumatisme. Leurs cerveaux ne semblent pas pouvoir se mettre dans cet état d’attente sain – et donc ils peuvent avoir des difficultés à réagir de manière appropriée au monde qui les entoure.

6. La connexion cerveau - corps 

Jusque récemment, il a été scientifiquement accepté que le cerveau était privilégié d’un point de vue immunitaire ou coupé du système immunitaire du corps. Ce qui veut dire qu’il aurait été capable de tolérer des antigènes sans susciter de réponses immunitaires inflammatoire. Mais il apparait que ce ne soit pas le cas, suivant une étude révolutionnaire conduite par les chercheurs de l’école de médecine de l’université de Virginie. Les chercheurs ont trouvé qu’une voie de circulation subtile entre le cerveau et le système immunitaire via les vaisseaux lymphatiques. Le système lymphatique, qui fait partie du système circulatoire, transporte la lymphe - un liquide qui aide à l’éliminations des toxines - et déplace les cellules immunitaires d’un endroit du corps à un autre. Maintenant nous savons que les voies du système immunitaire incluent le cerveau.

Les résultats de cette étude ont de profondes implications sur les recherches à propos des expériences traumatiques de l’enfance. Pour un enfant qui a fait des expériences traumatiques, la relation entre les souffrances mentales et physiques sont fortes : les substances inflammatoires qui circulent dans le corps de l’enfant lorsqu’il est stressé de manière chronique ne sont pas seulement confinées dans les corps ; elles se répandent de la tête aux pieds. 

7. Connectivité du cerveau 

Le docteur Ryan Herringa, neuropsychiatre et professeur assistant en pédopsychiatrie à l’université de Wisconsin, a trouvé que les enfants et les adolescents qui ont vécu des expériences traumatiques de l’enfance montrent des connections neuronales plus faibles entre le cortex préfrontal et l’hippocampe. Les filles montrent aussi des connexions plus faibles entre le cortex préfrontal et l’amygdale. La relation cortex préfrontal - amygdale joue un rôle essentiel dans la détermination de la manière dont nous sommes susceptibles d’être émotionnellement réactifs aux évènements qui nous arrivent dans notre vie de tous les jours, et comment nous sommes susceptibles de percevoir ces évènements comme stressants ou dangereux. 

Selon le Dr Herringa: 

« Si vous êtes une fille qui a subi des expériences traumatiques durant l’enfance et que ces connexions du cerveau sont plus faibles, vous pouvez vous attendre à ce que dans quasiment chaque situation stressante que vous rencontrez au cours de la vie, vous pourriez expérimenter un plus fort niveau de peur et d’anxiété. » 

Les filles ayant ces connexions neuronales plus faibles ont un risque plus élevé de développer des syndromes d’anxiété et de dépression au moment où elles atteignent la fin de l’adolescence. Ceci peut, en partie, expliquer pourquoi les femmes ont, par rapport aux hommes, quasiment deux fois plus de probabilités de souffrir plus tard de troubles de l’humeur.

Cette connaissance pourrait être accablante, particulièrement pour ceux parmi nous qui sont parents. Donc, que pouvez-vous faire si vous ou l’enfant que vous aimez a été affecté par des expériences traumatiques de l’enfance ? La bonne nouvelle est que, juste comme notre compréhension scientifique grandit sur la manière dont l’adversité affecte le développement du cerveau, il en va de même de la perception scientifique de la manière dont nous pouvons offrir à l’enfant que nous aimons une parentalité résiliente, et comment nous pouvons tous prendre de petites actions pour guérir le corps et le cerveau. Exactement comme les blessures et les contusions du corps se guérissent, exactement comme nous pouvons retrouver notre tonus musculaire, nous pouvons récupérer les fonctions des zones du cerveaux qui manquent de connexions. Le cerveau et le corps ne sont jamais statiques, ils sont en permanence en cours de devenir et de changement.

Par Donna Jackson Nakazawa, publié originalement sur le site ACE's too high

Lire aussi la deuxième partie: guérir des expériences traumatiques de l'enfance

Le livre de Donna Jackson Nakazawa, Childhood Disrupted: How Your Biography Becomes Your Biology, and How You Can Heal (Enfance perturbée : Comment votre biographie devient votre biologie, et comment se soigner) mentionné dans cet article n’existe pas (encore) en français.

Traduction : Wautier Gendebien